

Karl Hepp de Sevelinges, managing partner de Jeantet, raconte la transformation du cabinet centenaire, son modèle de rémunération et l'impact de l'IA sur la profession d'avocat.
Valentin Tonti-Bernard reçoit Karl Hepp de Sevelinges, managing partner du cabinet Jeantet à Paris, pour un échange sur la transformation d'un cabinet centenaire, les choix de gouvernance qui permettent d'attirer et de retenir les meilleurs associés, et l'impact concret de l'intelligence artificielle sur la profession d'avocat.
Le cabinet Jeantet existe depuis 100 ans. Il a participé à un grand nombre d'opérations internationales, contribué à la création de plusieurs cabinets parisiens de renom, et reste aujourd'hui plus connu à l'international qu'en France. Mais comme beaucoup de cabinets en cinquième génération, il a traversé des périodes de moindre visibilité sur la place parisienne.
Karl Hepp de Sevelinges, ancien associé de Gide, a rejoint Jeantet il y a dix ans. Avec Catherine Saint Geniest, qui co-dirige le cabinet avec lui depuis sept ans, ils ont entrepris une réforme en profondeur : gouvernance, services supports, marketing, système de rémunération, recrutement d'équipes externes. Le résultat est tangible. Le cabinet approche aujourd'hui les 200 avocats, compte 47 associés et réalise environ 65 millions d'euros de chiffre d'affaires avec une marge de 50 % reversée aux associés. Rapporté aux seuls equity partners, le chiffre d'affaires moyen par associé atteint 2,2 millions d'euros.
Karl revient longuement sur le modèle de rémunération de Jeantet. Il récuse le terme péjoratif d'eat what you kill, qu'il considère comme un raccourci utilisé par ceux qui n'ont connu que le lockstep. Il observe que les cabinets américains les plus performants rémunèrent l'apport, que les cabinets anglais ont ouvert leur lockstep vers le haut, et que les cabinets de lockstep pur peinent aujourd'hui à attirer des associés très performants, sauf à déroger à leurs propres principes avec des rémunérations garanties qui provoquent du mécontentement en interne.
Chez Jeantet, l'apport de dossiers à d'autres pratiques est rémunéré, la production sur des dossiers pilotés par d'autres associés est prise en compte, et le partner track est transparent : quatre ans, avec l'obligation de réaliser au minimum un million d'euros d'origination propre pendant deux années consécutives pour accéder au statut d'equity partner. Trois collaborateurs promus s'apprêtent à franchir ce cap.
Jeantet vise une taille cible de 250 avocats. Pas 500. Karl explique que l'agilité est un avantage concurrentiel qu'il ne veut pas sacrifier. À deux à la tête du cabinet, avec un conseil des associés qui réfléchit à la stratégie sans intervenir dans la gestion quotidienne, les processus de décision restent courts. Au-delà de 250, il faudrait franchir un cap organisationnel qui alourdirait la structure.
Le cabinet a d'ailleurs fait un choix radical il y a quelques années : fermer ses bureaux internationaux à Luxembourg, Genève et Moscou pour se concentrer uniquement sur Paris, avec un rayonnement cross-border appuyé sur des partenariats avec les meilleurs cabinets européens et américains.
Dans cette logique de croissance maîtrisée, Jeantet a récemment intégré Benjamin May avec une dizaine d'avocats en IP/IT, une équipe en fonds venue de Morgan Lewis, et s'est renforcé en droit de la concurrence et en droit social. Le rapprochement avec le cabinet Ginestier illustre la méthode : d'abord un hébergement immobilier, puis du travail commun pour les clients Ginestier, et enfin, dans les six mois, la question d'une intégration totale.
Karl est direct sur l'impact de l'intelligence artificielle. Chez Jeantet, aucun audit ne se fait plus sans IA. Vérification de clauses de changement de contrôle, résumés, drafting, tableaux : c'est du quotidien. Le cabinet a choisi Legora comme partenaire principal, même s'il reçoit des sollicitations quotidiennes d'Harvey et d'autres acteurs.
L'objectif est d'intégrer au moins un expert IA, juriste ou ingénieur informatique, dans chaque équipe du cabinet. Ces profils suivent le marché, transposent les outils disponibles et travaillent de façon intégrée dans les équipes opérationnelles.
Karl identifie trois impacts majeurs. Le premier est opérationnel : les tâches sont réalisées 10 à 20 % plus vite aujourd'hui, et ce chiffre va augmenter considérablement. Le deuxième est le pricing : il anticipe la pression des clients à la baisse et commence déjà à intégrer le gain de productivité dans ses propositions commerciales. Le troisième concerne les ressources humaines : des seniors viennent le voir pour lui dire qu'ils n'ont plus besoin de juniors pour certaines tâches. La pyramide traditionnelle du cabinet d'avocats est en train de se transformer.
Karl reconnaît un paradoxe : il n'a jamais reçu autant de très beaux CV de jeunes collaborateurs, et pourtant tous les cabinets recrutent moins. Ce n'est pas un problème de qualité des candidats, c'est un changement structurel du marché.
Karl ne cache pas les tensions. Les cabinets américains renforcent leur présence à Paris, avec des taux horaires qui vont du simple au double, voire au triple. Certains fonds sont prêts à payer ce prix. Pour les cabinets français, la réponse passe par le positionnement sur le mid-cap, l'expansion vers de nouveaux marchés géographiques grâce à l'IA qui réduit la dépendance aux cabinets locaux, et la capacité à offrir une relation humaine et un accompagnement que la technologie ne remplace pas.
Mais Karl est lucide : si les cabinets américains utilisent l'IA pour traiter des opérations qu'ils sous-traitaient auparavant à des cabinets locaux, les cabinets français ne seront pas les grands gagnants de cette transformation.
Karl conclut l'échange en s'adressant aux étudiants et futurs avocats. Malgré un ton parfois sombre sur l'avenir de la profession, il les incite à ne pas se décourager. Le changement est une opportunité pour ceux qui restent agiles. Ceux qui le seront gagneront, comme toujours et partout dans le monde.
Bonne écoute ! Et n'oubliez pas de nous mettre 5 étoiles sur les différentes plateformes sur lesquelles notre podcast est disponible.

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