

Morgane Boucher, ancienne avocate passée par Vatier, August Debouzy et Gide, raconte son passage en entreprise chez Bureau Veritas et sa vision de la transformation des directions juridiques face à l'IA.
Valentin Tonti-Bernard reçoit Morgane Boucher, ancienne avocate devenue responsable de l'excellence opérationnelle pour la fonction juridique monde de Bureau Veritas, pour un échange sur le passage de la robe à l'entreprise, la réalité d'une direction juridique dans un groupe mondial de 84 000 personnes, et les transformations en cours dans les métiers du droit.
Morgane Boucher a 41 ans. Elle a grandi à Verdun dans la Meuse, étudié le droit à Nancy dans le master de droit de la santé, puis passé dix ans comme avocate dans des cabinets d'affaires parisiens.
Son premier poste est chez Vatier, où elle intègre le pool de collaborateurs qui défend les intérêts de l'ONIAM, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux. Pendant quatre ans, elle parcourt la France entre expertises et tribunaux, se spécialise dans la responsabilité médicale et la responsabilité produit. Des journées intenses, des déplacements constants, des dossiers émotionnellement très chargés avec les victimes et les médecins mis en cause.
Elle passe ensuite chez Lex Case en responsabilité produit, puis chez August Debouzy dans une équipe de contentieux général avec une dominante assurance. Elle y découvre un niveau d'exigence et de rigueur qu'elle décrit comme un changement de braquet. Enfin, elle rejoint Gide, où elle vit la période Covid dans un cabinet qu'elle juge particulièrement bienveillant envers ses collaborateurs.
Un fil rouge traverse toutes ces expériences : le risque industriel. Les trains qui déraillent, les immeubles qui s'effondrent, les vaccinations obligatoires, les accidents médicaux les plus graves. C'est ce pattern qui l'oriente naturellement vers la gestion de crise et vers l'entreprise.
Morgane réfléchit à quitter la robe depuis un moment quand elle se lance. Elle procède méthodiquement : elle refait son CV en mode entreprise, appelle des anciens avocats passés en entreprise qui lui disent que son CV est nul et qu'il faut tout reprendre, puis contacte des chasseurs de tête.
La réponse est unanime : elle cherche le mouton à cinq pattes. Un profil très contentieux, très spécialisé en responsabilité produit, ce n'est pas ce que cherchent les entreprises. On lui conseille d'aller chez un assureur pendant trois ou quatre ans pour faire ses gammes.
C'est finalement le hasard qui joue. Un déjeuner avec une amie institutrice dans le sud de la France qui lui suggère d'aller sur le site de l'APEC. Morgane est sceptique, presque par snobisme, elle l'admet. Le même jour, elle gratte un ticket et gagne cent euros. Elle se dit qu'il se passe quelque chose et va sur le site. Elle tombe sur une annonce de directrice juridique, identifie le chasseur qui l'a postée via Google, le contacte, et c'est comme ça qu'elle arrive chez Bureau Veritas.
Ce qu'elle retient de ses entretiens d'embauche : les entreprises ne vérifient pas tant la technique que ce que tu es et ce que tu dégages. Les maisons dans lesquelles tu es passé parlent pour toi. Et quand tu maîtrises 60 % de la fiche de poste, tu es déjà largement au-dessus de la moyenne des candidats.
Bureau Veritas, c'est une entreprise française présente partout dans le monde, spécialisée dans le contrôle, l'audit et la certification. Six milliards d'euros de chiffre d'affaires, 84 000 collaborateurs. L'activité va de la certification ISO et bio à l'inspection maritime, en passant par le contrôle des installations électriques, la vérification de l'amiante, la certification de cahiers des charges alimentaires.
En France, la direction juridique compte une trentaine de personnes, avec des équipes pluridisciplinaires de juristes, de risk managers et d'assistantes réparties sur le territoire. La volumétrie de contentieux est considérable : une assignation par jour, principalement liée à l'activité de contrôle technique de construction et à la responsabilité décennale. Des dossiers qui durent entre 7 et 15 ans entre l'expertise, la première instance, l'appel et la cassation. Des milliers de dossiers en portefeuille.
Bureau Veritas a fait le choix d'internaliser la gestion de ses contentieux, avec des équipes qui analysent les dossiers en interne et des avocats externes pour la représentation obligatoire devant les juridictions. Le panel d'avocats est construit conjointement avec les assureurs du groupe, qui ont un droit de regard sur les cabinets autorisés à représenter Bureau Veritas. Au-delà d'un certain seuil de risque, le panel se resserre sur quelques cabinets seulement.
Pour les avocats qui veulent entrer dans le panel, Morgane est directe : les sollicitations d'anciens confrères qui n'avaient jamais adressé la parole et qui rêvent soudain de travailler pour vous le jour où vous prenez un poste de direction, c'est transparent. Ce qui compte, c'est la compétence, la connaissance de l'entreprise, la relation de confiance, et l'absence de conflit d'intérêts. Et pour rester dans le panel lors d'un changement de direction juridique, il faut montrer qu'on est difficilement remplaçable, qu'on connaît la boîte, et qu'on fait preuve d'intérêt pour la nouvelle organisation.
Aujourd'hui, Morgane est passée au niveau monde. Elle pilote l'excellence opérationnelle et la transformation de la fonction juridique pour l'ensemble du groupe. Cela inclut le déploiement d'outils de contract management, de gestion des 500 entités juridiques du groupe, de workflows de litigation et de gestion de claims.
Sur l'IA, Morgane est nuancée. Les outils sont utiles pour la recherche juridique, pour ouvrir le champ de réflexion, pour lire des assignations et des conclusions. Mais sur des dossiers techniques complexes, l'analyse juridique produite par l'IA n'est pas encore au niveau. La vraie question qu'elle pose est celle de la formation : si la machine fait le premier kilomètre, comment forme-t-on les juristes capables de faire le dernier ? Et si on recrute des profils capés pour passer avant ou après la machine, comment les rend-on compétents dans un monde où les tâches de base sont automatisées ?
Elle soulève aussi la question de la transparence : quand une prestation de service intellectuel est en partie réalisée par une intelligence artificielle, les clients, les assureurs et les organismes d'accréditation doivent savoir où et comment elle est utilisée. C'est un sujet qui dépasse le juridique et qui touche à la nature même de la prestation de conseil.
Sur la carrière, Morgane observe que Bureau Veritas favorise des mobilités qui ne sont pas forcément ascendantes. Un juriste peut faire un pas de côté vers l'opérationnel, vers un autre pays, vers une autre fonction. C'est une culture d'entreprise qui forme des dirigeants autrement. Elle ne sait pas quel sera son prochain poste et assume de ne pas le savoir, comme à chaque étape de sa carrière.
Bonne écoute ! Et n'oubliez pas de nous mettre 5 étoiles sur les différentes plateformes sur lesquelles notre podcast est disponible.

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