Un cabinet d'expertise comptable peut racheter un confrère à la barre du tribunal. Mécanisme, chiffres clés et méthode concrète pour saisir cette opportunité.
La croissance externe des cabinets d'expertise comptable, tout le monde en parle. Les cessions de gré à gré, les intermédiaires spécialisés, les fonds de consolidation : le marché est connu, balisé, fréquenté. Ce dont personne ne parle, c'est de la possibilité de racheter un cabinet à la barre d'un tribunal, dans le cadre d'une procédure collective. En juillet 2026, c'est pourtant exactement ce qu'a fait Qonto avec Acasi : une reprise à 750 000 euros, actifs choisis, salariés intégrés, clientèle préservée. Un cabinet d'expertise comptable aurait pu faire la même chose. Aucun ne l'a fait.
Cet article ne traite pas de la menace que représente Qonto pour la profession. Il traite d'une question plus utile : pourquoi aucun cabinet n'a candidaté sur ce dossier, et comment changer ça.
Quand une entreprise entre en redressement ou en liquidation judiciaire, le tribunal peut ordonner un plan de cession. Il ne s'agit pas d'un accord de gré à gré entre cédant et acheteur. Le tribunal arrête lui-même le plan, en retenant l'offre jugée la meilleure pour trois critères : maintien de l'activité, préservation des emplois, désintéressement des créanciers.
Le repreneur ne reprend pas la structure défaillante dans son ensemble. Il choisit les actifs à inclure dans son offre : portefeuille clients, contrats en cours, outils technologiques, salariés, éventuellement les titres d'une entité spécifique. Il ne reprend pas le passif ni les dettes. C'est la différence fondamentale avec un rachat classique.
La procédure est encadrée et rapide. Selon l'étude KPMG 2019 sur les reprises à la barre, la durée moyenne entre l'ouverture de la procédure et l'audience de cession est de 135 jours. 66 % des dossiers n'ont reçu qu'une seule offre de reprise. La concurrence y est structurellement faible, non par manque d'opportunités, mais par méconnaissance du mécanisme.

Les procédures collectives ne sont pas un phénomène marginal. Selon les données Altares (source sectorielle privée, pas institutionnelle), 37 700 entreprises ont ouvert une procédure en France sur le premier semestre 2026, soit environ 1 500 de plus qu'au S1 2025. Le suivi trimestriel donne un ordre de grandeur cohérent : 18 986 défaillances au T1 (+6,4 %) et 17 486 au T2 (+5,4 %). Les redressements judiciaires, eux, ont progressé de 13,6 % au T1 2026.
Ces chiffres couvrent tous les secteurs : aucun ne recense spécifiquement les cabinets d'expertise comptable en procédure collective. Ce vide statistique est lui-même révélateur : personne ne surveille ce marché de façon structurée.
Un cabinet en redressement judiciaire ne fait pas de communication. Il n'existe à ce jour aucun précédent médiatisé d'un expert-comptable ayant racheté un cabinet confrère à la barre. Acasi reste le seul cas documenté publiquement : c'est la publication au BODACC et la décision du tribunal qui l'ont rendu visible, pas une communication de la direction. Ce n'est pas la preuve que c'est interdit. C'est la preuve que personne n'y a encore pensé comme levier de croissance externe.
Quatre objections reviennent systématiquement. Aucune ne résiste vraiment à l'analyse.

"C'est trop risqué." L'étude KPMG place le risque au bon endroit. Le prix d'acquisition est souvent bas, en moyenne 6 % du chiffre d'affaires de la cible. Le vrai enjeu est le financement du BFR post-reprise, pas le prix d'achat.
"C'est trop complexe." Un dossier, une offre, une audience : la procédure est encadrée et bornée à 135 jours en moyenne. Là où une cession classique de cabinet prend plutôt six à douze mois, la complexité de la reprise à la barre est dans le calendrier serré, pas dans le principe.
"Les clients ne valent rien." Un cabinet peut entrer en procédure collective pour des raisons sans rapport avec la qualité de sa clientèle : endettement historique, coûts fixes mal maîtrisés, départ d'un associé clé. Les erreurs courantes dans le rachat d'un cabinet montrent que la dépréciation de la clientèle n'est pas automatique.
"On ne savait juste pas." Le point le plus honnête. La reprise à la barre n'est pas identifiée comme option de croissance externe dans les professions libérales. Le marché classique de la cession est structuré. La reprise à la barre ne l'est pas encore.
Lorsqu'un tribunal ouvre une procédure de redressement judiciaire, un administrateur judiciaire est nommé. Il instruit les offres et organise la recherche d'un repreneur. Le repreneur dépose une offre précisant les actifs repris, les emplois maintenus et le prix proposé. Le tribunal retient l'offre qui répond le mieux aux trois critères légaux : continuation de l'activité, maintien des emplois, apurement du passif.
Ce que le repreneur ne reprend pas : les dettes, le passif antérieur, les engagements hors périmètre. Pour un cabinet d'expertise comptable, les actifs pertinents sont le portefeuille clients avec leurs contrats en cours, les salariés en place, les outils, et le cas échéant les titres d'une entité déjà inscrite à l'Ordre.
L'étude KPMG 2019 identifie des constantes dans les dossiers qui aboutissent. Dans les dossiers à offres multiples, 86 % des offres ayant reçu un avis favorable de l'administrateur judiciaire sont retenues par le tribunal (95 % tous dossiers confondus). Les offres mieux-disantes sur l'emploi sont retenues dans 73 % des cas. Être un professionnel du secteur, avec un bilan solide et une capacité de financement démontrée, reste le facteur le plus discriminant.
Un cabinet d'expertise comptable coche ces cases par défaut : professionnel du secteur, connaissance du métier et de la clientèle, agrément de l'Ordre déjà détenu. C'est un avantage de départ que les cabinets n'ont pas encore identifié comme tel.
Acasi a été fondé en 2017 par Jonathan Cohen, expert-comptable. Cabinet 100 % en ligne dédié aux freelances et indépendants, il comptait environ 1 400 à 1 500 clients actifs à l'ouverture de la procédure. Les causes exactes de sa défaillance ne sont pas documentées publiquement : on sait seulement que les audits menés par Qonto sur sa situation financière avaient d'abord conduit la fintech à abandonner le projet de reprise, avant qu'elle ne revienne sur sa décision. Le redressement judiciaire a été ouvert le 31 mars 2026. Le 2 juillet 2026, le Tribunal des activités économiques de Paris actait la reprise par Qonto pour 750 000 euros, portant sur les actifs technologiques, les contrats en cours, les salariés et les titres d'Acasi Accounting. Cette opération s'inscrivait dans la continuité du rachat de Regate par Qonto en 2024. Valentin décrypte ce dossier en vidéo :
Pour Qonto, la reprise impliquait un obstacle réglementaire : opérer un service de comptabilité sous l'agrément de l'Ordre nécessite soit d'y être inscrit, soit de racheter une entité qui l'est. Qonto a contourné cette contrainte en reprenant les titres d'Acasi Accounting, structure déjà inscrite.
Un cabinet d'expertise comptable n'a pas ce problème. Il dispose déjà de l'inscription. Sur ce dossier précis, un cabinet avec une appétence pour les outils en ligne aurait été un repreneur au moins aussi crédible que Qonto, avec moins de friction réglementaire.
La logique de Qonto est lisible. Néobanque professionnelle lancée en 2016-2017, elle sert plus de 600 000 clients dans huit pays européens, et sa stratégie converge vers un guichet unique des entrepreneurs (compte pro, facturation, comptabilité intégrée). La réforme de la facturation électronique accélère ce mouvement : réception généralisée dès septembre 2026, émission obligatoire pour les grandes entreprises et ETI à la même date, PME et micro-entreprises suivant en 2027. Une fintech qui capture déjà les flux peut proposer la comptabilité sans friction. Acasi était une brique. Regate en était une autre. Ce mouvement ne s'arrête pas à Acasi. La question n'est pas "Qonto va-t-il continuer ?" C'est : combien de cabinets similaires seront repris hors de la profession, simplement parce que les professionnels du secteur n'ont pas candidaté ?
La reprise à la barre ne s'improvise pas. Les délais sont courts et la procédure exige un dossier complet dès le dépôt d'offre.
Surveiller les procédures collectives en amont : les publications au BODACC et les données Altares permettent d'identifier des cabinets en difficulté avant qu'un appel formel soit lancé.
Qualifier la clientèle réelle du cabinet cible avant de chiffrer l'offre : le volume de dossiers annoncé ne dit rien du taux d'attrition probable. La réalisation d'une due diligence opérationnelle reste la meilleure protection contre les mauvaises surprises post-reprise.
Anticiper le BFR post-reprise, distinct du prix d'acquisition : maintien des salariés repris, remise en ordre des dossiers, confirmation des ré-abonnements clients. Les fidéliser dès le premier jour est aussi critique que de sécuriser la clientèle. C'est souvent là que les candidats abandonnent, faute d'avoir préparé ce financement en amont.
Enfin, s'entourer d'un accompagnement externe adapté. Une reprise à la barre n'est pas un rachat classique de cabinet : calendrier judiciaire, interactions avec l'administrateur judiciaire, structuration de l'offre demandent des compétences complémentaires à celles du repreneur.
Le rachat d'Acasi par Qonto n'a rien d'une anomalie. C'est une opération bien structurée, à un prix raisonnable, sur une cible dont la clientèle était active et la technologie utile. Rien n'interdisait à un cabinet d'expertise comptable de faire exactement la même chose, avec un avantage réglementaire de départ que Qonto n'avait pas.
La reprise à la barre fonctionne depuis longtemps dans d'autres secteurs. Son absence dans les professions comptables n'est pas le signe que ça ne marche pas. C'est le signe que personne n'a encore structuré son approche en amont. La prochaine occasion se présentera. La question est de savoir si ce sera encore Qonto qui la saisira, ou un cabinet qui aura fait ce travail.
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