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10.26.2026

Philippe Ginestié : « On devient bon avocat le jour où l’on donne deux conseils différents à deux personnes dans la même situation »

Valentin Tonti-Bernard reçoit Philippe Ginestié, avocat associé et fondateur de Gino LegalTech, sur la mutation du métier d’avocat face à l’IA générative.

Philippe Ginestié a 59 ans de barreau et un seul regret : ne pas avoir plus de temps pour tout ce qui l’intéresse encore. Avocat associé du cabinet Ginestié Paley-Vincent et fondateur de la legaltech Gino LegalTech, il pose avec Valentin Tonti-Bernard une question simple : que reste-t-il du métier d’avocat quand l’intelligence artificielle sait déjà tout faire, plus vite et avec plus de connaissances que lui ?

D’un rêve de pianiste à l’avocat d’Hermès

Philippe Ginestié commence par le début, sans s’y attarder : un an de conservatoire qui lui apprend très vite qu’il est "un moineau" et non "un aigle" de la musique, puis des études de droit à Montpellier, un passage par HEC Paris, et deux ans à Harvard, en Business School puis en Law School, où il se spécialise en fiscalité internationale. Il garde de cette expérience américaine une conviction qui ne l’a jamais quittée : dans le système anglo-saxon, le centre du système, c’est l’étudiant, pas le professeur : "à Harvard, on notait les professeurs."

De retour en France, il choisit le barreau plutôt qu’un groupe : "je n’aurais pas fait une carrière dans un groupe, j’en aurais été incapable." Parmi ses clients les plus marquants figure Hermès, qu’il conseille depuis des décennies et dont il a orchestré en 1989 la transformation en société en commandite par actions, en vue de l’introduction en bourse de 1993. Cette architecture capitalistique, qui réserve le pouvoir de gestion aux descendants d’Émile Hermès, a protégé la maison lors de l’attaque de LVMH entre 2010 et 2014, jusqu’à ce que Bernard Arnault distribue à ses actionnaires les actions Hermès accumulées.

Le plus indépendant des métiers

Pour Philippe Ginestié, l’avocat exerce "le plus indépendant des métiers", une indépendance qu’il revendique vis-à-vis de ses clients comme des pressions qu’ils peuvent exercer. Valentin le pousse dans ses retranchements : peut-on vraiment parler d’indépendance quand de grands cabinets réalisent l’essentiel de leur chiffre d’affaires avec un ou deux clients majeurs ? Philippe Ginestié refuse de juger les pratiques des autres tant qu’elles restent correctes, mais revendique pour lui-même une diversification de clientèle qui a toujours préservé sa propre indépendance.

"Il faut leur parler gentiment, aux intelligences artificielles"

Passionné de technologie depuis le début des années 1980, il cherchait déjà à construire un générateur de contrats aux États-Unis en 1982, Philippe Ginestié détaille sa méthode de travail avec l’IA : interroger simultanément plusieurs modèles via une plateforme qui en agrège près de 400, pour comparer les réponses plutôt que de copier-coller la première venue. Sa règle, dit-il en souriant : "il faut leur parler gentiment", aux intelligences artificielles. Sa logique : la probabilité que deux modèles fassent la même hallucination est quasi nulle, et la comparaison des réponses oblige à garder l’esprit critique plutôt que de céder à la paresse intellectuelle. Il cite une recherche personnelle sur l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, pour laquelle la réponse obtenue lui a semblé "d’une beauté incroyable."

La blessure narcissique, et comment la dépasser

Quand Valentin évoque un économiste "heurté" de se découvrir déclassé par l’IA sur des tâches qu’il pensait réservées aux "besogneux", Philippe Ginestié nomme le phénomène : "la blessure narcissique de l’IA." L’homme occidental s’est construit, selon lui, sur l’idée d’être la seule source d’intelligence sur Terre, un pilier qui vacille au premier échange avec un LLM. Sa réponse tient en une image : "on n’est pas du tout déclassé. On est transformé d’ouvrier en architecte." Il situe ce basculement à l’échelle anthropologique : la fin de l’Homo sapiens et le début de ce qu’il appelle l’Homo querens, l’homme qui interroge et qui s’interroge.

Du "comment" au "quoi"

Pour Philippe Ginestié, l’histoire de l’humanité a toujours consisté à résoudre des "comment" : comment ne pas être mangé, comment manger, comment aller plus vite. L’IA a inventé la machine qui répond à ces "comment" à sa place. La vraie question devient alors "qu’est-ce que je veux savoir ?", et la qualité de la réponse dépend directement de la qualité du contexte donné à la machine, un exercice qu’il juge nettement plus exigeant qu’il n’y paraît.

La fin de la facturation au temps passé

Ce changement de paradigme percute de plein fouet un modèle vieux de 150 ans : la facturation à l’heure. Philippe Ginestié l’affirme sans détour : ce mode de facturation est voué à disparaître, les clients voulant de plus en plus payer la contribution réelle plutôt que le temps passé, d’autant qu’ils interrogent eux-mêmes l’IA en parallèle de leur avocat. Valentin complète : un marché qu’il évalue à au moins 15 milliards d’euros risque de se contracter fortement si les cabinets continuent de facturer au temps passé une recherche que l’IA exécute désormais en quelques secondes.

La guerre des prix en M&A, jusqu’où ?

Sur les opérations de M&A, le constat est partagé : la production documentaire (tableaux de capitalisation, data room) devient, selon les mots de Philippe Ginestié, "peanuts." Reste la question du prix : si un cabinet casse ses tarifs pour gagner des parts de marché, le suivant s’aligne, puis le premier redescend encore, un scénario de nivellement par le bas que Valentin redoute. Philippe Ginestié nuance : certaines strates de marché resteront arbitrées par le prix, d’autres continueront de se jouer sur la valeur ajoutée apportée en négociation. Il anticipe aussi une internalisation croissante des équipes juridiques dans les entreprises, et l’émergence d’une "navigation par intention" dans la rédaction contractuelle, décrire ce que l’on veut plutôt que remplir des cases, portée notamment par des outils comme Gino LegalTech.

Ce qui restera irremplaçable

Si la connaissance se dévalue, le jugement de contexte ne se délègue pas. Philippe Ginestié résume sa conviction en une phrase : "on devient bon avocat le jour où, dans la même situation, on donne deux conseils différents à deux personnes différentes." Deux clients face au même dossier contentieux, l’un tourné vers l’avenir et l’autre prêt à se battre dix ans pour ses droits, n’appellent pas la même stratégie, une nuance que l’IA ne perçoit pas seule. Il va plus loin : avec l’essor d’appareils comme Plaud, qui enregistrent et résument l’intégralité des échanges d’un dirigeant, une IA pourrait demain connaître ses interlocuteurs presque aussi finement que lui. Ne resteront alors à l’homme que les décisions sur les contextes qu’il n’a pas donnés à la machine.

Le message aux jeunes confrères

Philippe Ginestié conclut sur un appel direct aux jeunes avocats : se passionner pour l’IA, y investir du temps, lui-même y consacre environ deux heures par jour pour rester informé. Il distingue trois domaines : l’IA qui augmente nos connaissances, l’IA agentique qui agit à notre place, et la robotique, où il voit une avance chinoise considérable. Sa conviction de fond, après cinquante-neuf ans de barreau : ce que l’IA ne remplacera jamais, c’est la relation humaine construite avec un dirigeant, la créativité dans la négociation, et la capacité à percevoir ce qu’un client ne dit pas.

Questions fréquentes

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Valentin Tonti Bernard
Président de Liberall-Group
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