

Valentin Tonti-Bernard reçoit Xavier Matharan (Parme Avocats) : IA, hallucinations, transmission de cabinet ratée, confiance client, 25 ans de droit public.
Xavier Matharan raconte grandir à Évry, ville passée de 700 à 120 000 habitants pendant son enfance, ce qui a nourri chez lui un intérêt durable pour l’urbain et pour la fabrique de la ville. Magistrat financier de 1986 à 1992, il devient ensuite conseiller juridique de deux ministres de l’Environnement, sous les gouvernements Bérégovoy puis Jospin, où il participe à la rédaction de textes comme la loi Sapin ou aux négociations des accords de Rio.
Il explique son passage vers le métier d’avocat par une conviction simple : la loi seule ne suffit pas à améliorer l’efficacité de l’État, il faut passer par le contrat. Il fonde donc Parme Avocats en droit public économique, avec pour cœur de métier la rédaction de contrats entre acteurs publics et privés. Il résume le quotidien d’un cabinet en trois verbes : traiter les dossiers, développer la clientèle, administrer la structure, cette dernière tâche générant selon lui une bureaucratie interne qu’il faut sans cesse combattre.
Il y a un an et demi, le cabinet pèse environ 8 millions d’euros de chiffre d’affaires et compte une trentaine d’avocats. Xavier Matharan tente alors d’en transmettre les manettes à des associés qu’il avait identifiés comme des repreneurs potentiels. Au moment de signer, devant notaire, après les évaluations bancaires, ils refusent en masse, préférant partir avec leur portefeuille de clients plutôt que de prendre le risque d’être à la tête du cabinet.
Il analyse cet échec à deux niveaux. D’une part une méthode insuffisamment transparente et participative, qui n’a pas construit la confiance nécessaire. D’autre part une question de personnalités : certains profils sont faits pour le salariat, d’autres pour l’entrepreneuriat, et confondre les deux mène à l’échec. Il relève aussi une carence structurelle : le Barreau de Paris dispose d’un système de conciliation efficace pour régler les litiges entre associés, mais n’accompagne pas du tout la phase amont de préparation d’une transmission. Sa formule : l’Ordre répare, mais ne prévient pas.
C’est au moment même de cette crise de transmission que Xavier Matharan commence à s’intéresser à l’IA, et il relie explicitement les deux événements. Sa conviction : l’avenir de la profession d’avocat n’est pas écrit, et la manière dont les cabinets s’empareront de l’IA déterminera s’ils traversent la transition ou disparaissent. Il passe alors une année à échanger avec des développeurs et des informaticiens, ce qui donne naissance à un ouvrage co-écrit avec des spécialistes techniques, préfacé par un responsable du développement chez Mazars, et mis à disposition gratuitement sur le site du cabinet, avec des mises à jour régulières.
Pour Xavier Matharan, le métier d’avocat traverse une crise de légitimité qui préexiste largement à l’intelligence artificielle : un modèle économique d’honoraires de plus en plus contesté par les clients, des difficultés de recrutement croissantes, une nouvelle génération qui préfère le salariat à l’association. Il constate que la plupart des cabinets utilisent aujourd’hui l’IA de façon superficielle, en ajoutant des licences d’IA spécialisées ou généralistes sans jamais l’intégrer dans les processus de gestion, de production ou commerciaux, ce qui limite le gain réel de productivité à un simple gadget.
Face à ce constat, Parme Avocats a développé avec les équipes de Mazars des modèles fondés sur des briques open source, pour ne pas dépendre des couches de sympathie ni des hallucinations des IA généralistes américaines, chinoises ou françaises, et pour rester souverain sur ses données. Xavier Matharan assume la contrepartie : un modèle plus lent, mais plus fiable, connecté à des sources certaines comme Légifrance pour son domaine, le droit public.
Sur la question des hallucinations, Xavier Matharan avance des ordres de grandeur qu’il présente lui-même comme issus de fuites de blogs d’anciens salariés d’entreprises du secteur, notamment d’Anthropic, plutôt que de chiffres officiels : des taux de 10 à 15 % sur les IA généralistes utilisées pour des tâches juridiques pointues, réduits de moitié, autour de 7 à 8 %, lorsqu’un agent contrôleur vérifie les prolégomènes d’une opinion générée. Il rappelle que ce taux ne descend jamais à zéro, sauf à restreindre drastiquement l’accès aux données, ce qui prive alors l’IA de la majeure partie de sa valeur. Il illustre la tension inverse avec les bases documentaires propriétaires du type Lefebvre-Dalloz, qui éliminent l’hallucination mais ne couvrent, selon lui, que 5 à 10 % de la production en droit public économique.
Pour Xavier Matharan, cette tension entre exhaustivité des données et fiabilité est précisément ce qui redonne toute sa valeur au jugement humain, seul capable de combler les données manquantes d’un côté, ou de repérer une hallucination de l’autre. Il observe que ses clients arrivent de plus en plus souvent avec des notes déjà rédigées par une IA, ce qui change la relation : l’avocat n’a plus vocation à produire une synthèse de jurisprudence que l’IA fait déjà très bien, mais à corriger les biais, à identifier une décision inventée, à remettre en perspective un jugement de premier ressort face à une jurisprudence du Conseil d’État. Il conclut sur une conviction plus large : la perte de confiance entre avocats et clients préexistait à l’IA, mais une utilisation exigeante de l’outil peut, selon lui, contribuer à la restaurer plutôt qu’à l’aggraver.
L’ouvrage de Xavier Matharan est disponible gratuitement sur le site de Parme Avocats, dans une logique de contribution au débat public, et fera l’objet de mises à jour régulières au fil des évolutions de la technologie et du métier.



