

Valentin Tonti-Bernard reçoit Michaël Azoulay, fondateur de limpeed, qui explique comment automatiser la comptabilité BNC sans perdre le conseil client.
Michaël Azoulay a renoncé à sa rémunération d'associé et à un cabinet entier pour se consacrer à un logiciel que personne ne voulait, avant que le Covid ne change la donne. Vingt ans après son diplôme d'expertise comptable, il raconte à Valentin Tonti-Bernard comment limpeed est devenu une référence de la comptabilité BNC pour les professions libérales.
Diplômé expert-comptable en 2006, Michaël Azoulay crée son cabinet la même année avec son associé lyonnais : Exygène, aujourd'hui installé à Paris et à Lyon. Son tout premier client n'est pas la boulangerie du coin mais une banque, suivie côté audit dans un précédent cabinet, en pleine transition IFRS. Le cabinet grossit ensuite par bouche-à-oreille, rachat et intégration de nouveaux associés, en travaillant beaucoup avec des cabinets d'avocats sur des commissariats aux apports et des fusions.
L'idée de limpeed ne naît pas d'une étude de marché mais d'une scène personnelle. Le père de Michaël Azoulay, médecin généraliste libéral, imprimait fièrement ses relevés bancaires et les annotait à la main pour son propre expert-comptable. En parallèle, Michaël Azoulay voit émerger les premières applications mobiles et l'agrégation bancaire. L'idée ne le quitte plus : il commence à écrire des workflows la nuit, embarque un ami, lève un peu d'argent auprès de proches et construit un prototype.
Développer un logiciel tout en restant actif en cabinet s'est vite révélé intenable. « Pour monter une boîte, il faut être un peu fou et un peu con », résume Michaël Azoulay, citant un professeur de Dauphine. Ses associés acceptent de récupérer son portefeuille client (à leur bénéfice en chiffre d'affaires), et le groupe va jusqu'à céder l'un de ses deux cabinets pour que l'associé restant ne se retrouve pas seul. Michaël Azoulay se désengage alors complètement de la production, ne gardant que cinq dossiers, dont sa première banque cliente.
De 2016 à 2020, l'accueil de la profession est glacial : certains confrères lui reprochent de vouloir « tuer le métier ». Le chiffre d'affaires plafonne entre 100 000 et 150 000 euros par an. Puis le Covid arrive, et commence par une mauvaise nouvelle : un gros cabinet en négociation avancée abandonne du jour au lendemain. Mais le télétravail généralisé change les besoins des cabinets, qui veulent une solution collaborative et full SaaS pour continuer à fonctionner sans être physiquement devant leurs équipes ou leurs clients. La sortie d'une nouvelle version de la plateforme coïncide avec ce virage : les inscriptions décollent. limpeed est rentable depuis cette année-là, sans avoir jamais levé plus d'un million d'euros ni être adossé à un fonds, un cabinet ou un réseau comptable.
limpeed traite exclusivement la comptabilité des professions libérales en bénéfices non commerciaux (BNC), sous toutes ses formes : entreprise individuelle, SCP, SISA... Avocats, experts-comptables, professions de santé, artistes-auteurs, architectes, traducteurs ou moniteurs de ski font partie du million de professionnels libéraux concernés en France. Vendu aux cabinets comptables plutôt qu'aux professionnels eux-mêmes, l'outil revendique une particularité rare sur ce marché : aucun paramétrage n'est nécessaire avant le déploiement. Un cabinet a ainsi intégré 900 dossiers en quelques jours cet été. Les retours de terrain, encore informels mais en cours de formalisation par limpeed, évoquent des temps de traitement divisés par trois à cinq selon les cabinets. Michaël Azoulay cite des cabinets capables de sortir quatorze déclarations 2035 par jour et par collaborateur, dossier de travail documenté inclus, un rythme qu'il dit inatteignable avec d'autres outils. Face à des éditeurs généralistes comme Pennylane, Tiime ou MyUnisoft, qui savent très bien faire de la production mais n'entrent pas dans le même niveau de détail sur le BNC, Michaël Azoulay revendique une spécialisation totale, dans l'esprit de ce que nous décrivions dans notre article sur l'automatisation comptable. Pour comparer ces solutions entre elles, notre benchmark des outils pour cabinets d'expertise comptable reste un bon point de départ.
Le BNC a mauvaise réputation chez de nombreux experts-comptables, qui lui préfèrent des TPE et PME au panier moyen plus confortable. Michaël Azoulay l'assume : ce n'est pas la clientèle la plus simple humainement, mais elle répartit le risque : perdre un client à 1 500 euros par an pèse moins qu'un client TPE à 30 000 ou 50 000 euros, et une partie significative, les professions de santé, résiste aux crises économiques. Surtout, dès que la production est automatisée, le temps libéré se transforme en conseil à plus forte valeur : gestion de patrimoine, crédits Lombard, achat de résidence pour les avocats par exemple. Ce basculement est au cœur de ce que nous appelons l'expert-comptable du futur, conseiller et stratège plutôt que gestionnaire administratif. Plusieurs cabinets rapportent être passés d'une mise à jour annuelle, concentrée dans l'urgence de mars-avril, à un pilotage trimestriel en temps réel avec leurs clients, ce qui lisse la charge de travail et augmente la satisfaction perçue.
limpeed fonctionne par abonnement au dossier, avec deux prix fixes, sans remise au volume ni pour les groupements. Michaël Azoulay refuse également de court-circuiter les cabinets en s'adressant directement aux professionnels libéraux, contrairement à d'autres acteurs du marché, dont Indy, qui revendique plusieurs centaines de milliers d'indépendants sur sa plateforme. « Je veux que mes consœurs et confrères aient envie de faire du BNC », explique-t-il, pointant une forme d'échec collectif de la profession face à cette clientèle.
Michaël Azoulay ne cache pas l'issue probable de limpeed : une cession, qu'il conditionne à trois critères non négociables : un vrai projet industriel porteur de sens, une équipe reprise et intégrée plutôt que remerciée, et un prix qui ne brade pas des années de travail. Une politique de BSPCE a été mise en place pour que l'équipe capte elle aussi une partie de la valeur créée le jour venu.
À ses consœurs et confrères qui hésitent encore, Michaël Azoulay laisse un seul message : « N'ayez pas peur du changement ». Pas à moitié, précise-t-il : « Si vous embrassez ce changement, faites-le franchement. »



