Valentin Tonti-Bernard reçoit Rui Manuel Pereira, avocat au barreau de Nancy et ancien bâtonnier pendant deux mandats, pour un échange sans filtre sur l'état de la profession d'avocat en France. Généraliste avec des dominantes en droit pénal et en droit international des étrangers, Rui est un fils d'immigrés portugais qui a fait toute sa carrière en région. Il dirige un cabinet d'une dizaine d'avocats à Nancy, l'un des premiers à avoir regroupé plusieurs confrères par conviction que l'individualisme aurait ses limites.
L'IA : un outil de productivité qui condamne à se former plus
En tant que bâtonnier, Rui a mis en place un partenariat avec Lefebvre Dalloz pour déployer l'outil GenIA-L auprès des 370 avocats inscrits du barreau de Nancy. Ce partenariat, négocié avec Valentin Tonti-Bernard, partait d'une conviction simple : un bâtonnier doit fournir à son barreau un outil de productivité moderne et pousser ses confrères à s'acculturer aux nouvelles façons de travailler.
Son constat sur l'IA est nuancé mais ferme. L'IA est un outil de productivité, pas un remplacement du cerveau humain. Et c'est le senior qui l'utilise le mieux, parce qu'il connaît plus ou moins la réponse par avance et sait orienter sa recherche. Un junior qui pose une question ouverte sans expérience ni connaissance obtiendra un résultat médiocre. L'IA condamne donc les avocats à se former encore plus, pas moins. Il faut être au-delà de ce que produit la machine.
Rui observe aussi que les cycles technologiques s'accélèrent. Le vinyle a duré 70 ans, la cassette 30 ans, le CD 10 ans, le MP4 5 ans. L'IA, c'était le prompting il y a deux ans, les agents IA aujourd'hui, et demain autre chose encore. Les avocats doivent suivre ce rythme ou se faire dépasser.
Le quotidien d'un bâtonnier
Rui décrit le bâtonnat comme une fonction à la fois ingrate et valorisante. Ingrate parce que c'est le bâtonnier qui prend les mauvaises nouvelles en premier : perquisitions chez des confrères en plein Covid, oraisons funèbres, déclarations de sinistres, arbitrage de litiges entre avocats. Valorisante parce que quand un confrère en difficulté reprend la main grâce à l'aide du bâtonnier, ou quand on fournit un outil à 370 avocats et qu'ils remercient, ça a du sens.
Le poste représente environ la moitié d'un temps plein, qui s'ajoute à une activité d'avocat déjà dense. Il n'y a pas de rémunération réelle, juste des indemnités pour les frais. La perte de chiffre d'affaires est inévitable, surtout pour un pénaliste dont les clients veulent voir leur avocat personnellement. Rui estime avoir perdu environ 6 % de résultat pendant son premier mandat en 2020, atténué par la baisse des charges liée au Covid.
Le bâtonnier est aussi un représentant institutionnel : membre de conseils d'administration universitaires, interlocuteur des députés et sénateurs, négociateur avec les magistrats pour des conventions de mise en état, porteur de projets immobiliers pour la profession. À Nancy, un projet de cité judiciaire et de maison des avocats est en cours, un investissement de plusieurs millions d'euros.
La métropolisation des barreaux
Rui identifie un phénomène qu'il appelle la métropolisation de la profession. L'école d'avocats du Grand Est est à Strasbourg, et couvre un territoire qui va de Charleville-Mézières à Mâcon, de Reims à Mulhouse. Les jeunes diplômés restent naturellement dans les métropoles : Strasbourg, Nancy, Metz, Dijon, Reims. Les barreaux périphériques se vident.
Pourtant, c'est dans ces barreaux que les revenus sont les plus élevés. À Bar-le-Duc, 19 avocats se partagent le contentieux d'un bassin de population avec un revenu médian de 75 000 euros, égal au revenu moyen. À Briey, aux trois frontières avec le Luxembourg et la Belgique, le revenu moyen atteint 115 000 euros grâce aux transfrontaliers dont le pouvoir d'achat est luxembourgeois.
Pendant ce temps, le revenu médian national des 77 000 avocats français est de 48 000 euros pour 48 heures de travail hebdomadaire en moyenne. Rui le dit sans détour : l'avocat est le prolétaire de la profession libérale. Un huissier ou un notaire émarge entre 115 000 et 120 000 euros. L'écart est considérable.
La loi Sure : pourquoi les avocats sont en grève
Rui décortique le projet de loi Sure avec la précision du pénaliste qu'il est. Le texte prévoit l'extension de la CRPC au criminel, c'est-à-dire la possibilité de négocier une peine pour des crimes sans passer par un procès complet. Il affaiblit les moyens de nullité en permettant de passer outre certaines irrégularités de procédure. Et il fait peser sur la victime, qui dispose de 10 jours pour s'opposer, le choix d'une procédure qui la concerne directement.
Pour Rui, le problème est fondamental. La justice pénale est rendue au nom du peuple français, pas pour la victime. C'est la distinction entre justice et vengeance, héritée du contrat social. Transformer la justice pénale en justice négociée, surtout pour des crimes contre les personnes, viols, meurtres, agressions, c'est rompre avec ce principe. La victime a besoin du temps du procès. Elle a besoin d'entendre l'auteur. Un procès n'est pas une gestion de stock.
Les avocats font grève en bloquant les CRPC, ces audiences où 35 dossiers passent en une session contre 10 à 15 en correctionnelle classique. Sans avocat, pas d'homologation possible. Le stock augmente, ce qui met la pression sur les juridictions.
Rui reconnaît que le pouvoir de nuisance des avocats est limité : contrairement aux cheminots ou aux routiers, un avocat libéral en grève ne gagne rien. Mais le mouvement est une question de principe, pas d'économie. Certains magistrats, via l'USM et le SM, appellent aussi à la grève.
Sur la question des moyens, Rui rappelle que la France est le 37e État de l'OCDE en matière de budget judiciaire. Le PIB consacré à la justice est presque deux fois inférieur à celui de l'Allemagne. Les postes créés par Dupond-Moretti ont permis de rattraper un retard de vingt à trente ans, pas de prendre de l'avance.
L'autorégulation de la profession
Rui défend l'autorégulation de la profession comme une réalité quotidienne. Depuis 2025, le défaut de formation obligatoire (20 heures par an ou 40 heures sur deux ans) peut entraîner l'omission, c'est-à-dire l'interdiction d'exercer. Les ordonnances de fixation d'honoraires permettent de contester et réduire les honoraires disproportionnés. Le conseil régional de discipline sanctionne les manquements déontologiques. Et depuis 2024, un client peut saisir directement le CRD.
L'autorégulation fonctionne, selon Rui, mais les avocats savent que s'ils donnent l'impression de se couvrir entre eux, l'État leur retirera cette prérogative. D'où l'importance de l'appliquer rigoureusement.
Le Covid comme accélérateur
Le Covid a été un tournant pour la profession. Rui raconte que les juridictions n'ont quasiment jamais cessé de fonctionner. Il était au palais tous les jours, masqué et ganté, pour organiser les comparutions immédiates, déposer les dossiers des confrères et négocier avec les chefs de juridiction. Des solutions de mise en délibéré sans audience, de visioconférence et de télétransmission ont été mises en place en quelques jours, alors qu'on les disait impossibles depuis des années.
Mais le Covid a aussi provoqué une prise de conscience chez les jeunes avocats. Le monde s'est arrêté et il a continué. Les collaborateurs qui finissaient à 21h finissaient à 17h. Et beaucoup se sont dit qu'ils préféraient gagner moins mais travailler moins. Rui appelle ça la théorie de la bicyclette : les avocats pédalaient sans arrêt en croyant que tout s'effondrerait s'ils s'arrêtaient. Le Covid a prouvé le contraire.
Un message pour les jeunes avocats
Rui conclut avec le constat qui le préoccupe le plus. Quand il demande aux jeunes avocats où ils se voient dans dix ans, la réponse n'est plus « installé ou associé ». C'est « je ne sais pas si je serai encore avocat ». Le pessimisme est renforcé par l'IA, par l'incertitude économique, par la pression sur les revenus.
Sa réponse est directe : formez-vous et investissez dans votre avenir. Le métier est toujours aussi beau. Les rencontres sont toujours aussi belles. La satisfaction d'un procès bien plaidé n'a pas de valeur. L'humanité, la probité, la délicatesse du serment d'avocat, ce ne sont pas des mots dans un décret. C'est une réalité quotidienne. Et ça ne pourra jamais devenir un métier comme un autre.
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